Audre Lorde

Publié le par Fabrice D

Audre Lorde (1934-1992)
Poète américaine, noire, lesbienne, mère, guerrière, activiste, féministe, morte d'un cancer.

"Quand le soleil se lève, nous avons peur qu'il disparaisse.
Quand il se couche, nous avons peur qu'il ne se lève pas le lendemain.
Quand nos ventres sont pleins, nous redoutons l'indigestion.
Quand ils sont vides nous craignons ne plus jamais avoir à manger.
Quand nous aimons nous avons peur que l'amour s'évanouisse.
Quand nous sommes seuls nous avons peur qu'il ne revienne jamais.
Et quand nous parlons nous avons peur que nos mots ne soient pas entendus ni accueillis;
Mais quand nous nous taisons nous avons peur aussi.
Alors mieux vaut parler et se rappeler que nous n'étions pas censés survivre."

Audre Lorde

En chaque femme, il est un lieu sombre d'où s'élève, caché et grandissant, notre véritable esprit; magnifique et dur comme un marron, rempart contre notre faiblesse et notre impuissance.

Audre Lorde aime écrire des poèmes dans le métro new-yorkais. Pour elle la poésie est une façon essentielle d'être humain.  En formulant et faisant éclore des idées sans nom et sans forme déjà palpable, la poésie apparait comme la mère de la pensée.

Cependant, Audre écrit surtout pour panser des plaies et chercher de l'espoir, bref  pour survivre dans un monde d'hommes et de blancs. Sa poésie est  aussi une arme politique.

Femme noire et lesbienne, Audrey Lorde revendique chacune des facettes d'elle-même.  Dans une écriture qui peut apparaitre parfois comme crue et directe, elle aborde avec violence et sans tabou les thèmes qui forgent son identité: amours saphiques, le cancer (cette ville qui pousse dans son foie) ou le meurtre d'un enfant noir (cf en bas),...

A la fin de sa vie, Audre Lorde  devient une grande figure du féminisme américain. Elle fait ainsi des conférences.  Lors de ces discours elle appelle à rechercher au plus profond de soi-même la terreur et le dégoût de toutes différences qui s'y terrent et d'en voir le visage. A Londres, victime de son succès, constatant que l'audience ne se constituait uniquement que de femmes blanches; la poète y fit alors vider entièrement la salle en remboursant les places pour que puissent y rentrer équitablement blanches et noires.

J’ai léché les lèvres d’une louve, la colère, et je m’en suis servie pour illuminer, rire, protéger, mettre le feu en des lieux où il n’y avait ni lumière, ni nourriture, ni sœurs, en des lieux sans merci.

C'est surtout la colère qui a forgé sa poésie.
En effet elle est une réponse appropriée face au sexisme, à l'exploitation et au racisme. Audre Lorde n'admettra jamais qu'on les accepte comme des données immuables comme le coucher de soleil ou le rhume des foins.

Se détourner de la colère s'est se détourner de perceptions nouvelles et accepter ces schémas préétablis.
"Le silence ne vous protégera pas"
"On ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître"

La colère est aussi à la source de tout changement et de toute action politique. Dirigée adéquatement elle se met au service du progrès.  Il faut cependant écouter ses rythmes apprendre en son sein et l'exploiter comme énergie. Elle se dirige parfois contre soi-même. (Dans les banlieues par exemple, on peut dégrader son propre environnement). Il faut donc apprendre à orchestrer cette fureur pour qu'elle ne vous déchire pas. "L'approche de la tempête peut nourrir la terre comme faire plier les arbres".

La poète se sert de sa toute puissance et l'exprime pour mûrir et se grandir. Sa voix est celle de la rage et non celle de la souffrance. Par la colère, elle transforme le silence en parole puis en action ce qui amène le changement et non la destruction.

Et vous
Comment utilisez-vous votre rage?

Son texte sur l'enfant noir assassiné.

"La différence entre la poésie et la rhétorique c'est quand on est prêt à se tuer soi-même plutôt que ses enfants.

Je suis coincée dans un désert de plaies à vif..., impacts de balles, un enfant mort traîne son visage noir exposé aux confins de mon sommeil. Le sang qui coule de ses joues perforées et de ses épaules est le seul liquide à cent lieues à la ronde et mon ventre gargouille à l'idée de le boire; tandis que ma bouche s'entrouvre, lèvres sèches, sans loyauté ni raison, assoiffée de ce sang juteux qui s'écoule dans la blancheur du désert où je suis perdue, sans image ni magie et où j'essaie de transformer en puissance la haine et la destruction. J'essaie de soigner mon fils mourant avec des baisers; mais le soleil plus vite blanchira ses os.

Un policier qui a abattu un enfant de dix ans dans le Queens s'est penché sur le garçon, ses chaussures de flic baignant dans le jeune sang et une voix a dit "Crève salle petit connard", (et il y a des cassettes pour le prouver). A son procès le policier a déclaré pour sa défense: "j'ai pas fait gaffe à la taille ni à rien d'autre... juste la couleur", (et là aussi, des cassettes sont là pour le prouver.)

Aujourd'hui cet homme blanc de trente-sept ans, treize années de police derrière lui, a été libéré par onze hommes blancs qui se sont déclarés satisfaits. "Justice avait été rendue!"

Et une femme noire qui m'a dit "ils m'ont convaincue", ce qui voulait dire qu'ils avaient trainé sa carcasse de femme noire d'1m47 sur les charbons ardents de quatre siècles de domination blanche et masculine jusqu'à ce qu'elle lâche le véritable pouvoir qu'elle ait jamais eu et remplisse son propre ventre de béton pour y ensevelir nos enfants.

Je ne parviens pas à mettre le doigt sur la destruction, moi, mais si je n'apprends pas à me servir de la différence entre poésie et rhétorique, ma propre puissance en sera bientôt contaminée et deviendra du poison, pourriture ou bien tombera toute molle sans vie comme un câble déconnecté.

Et un jour, je saisirai ma fiche
tumescente et la brancherai à la prise la plus proche et violerai une femme blanche de 85 ans qui est aussi une mère et tout en la battant à mort et en mettant le feu à son lit j'entendrai un choeur grec chanter sur un rythme ternaire.

La pauvre elle n'avait jamais rien fait à personne. Quelle bande de sauvages."

 

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